Thyroïde et estomac : qui influence qui dans les maladies auto-immunes ?

Les maladies auto-immunes sont encore trop souvent abordées organe par organe. Pourtant, l’expérience clinique, la recherche scientifique récente et les approches de médecine systémique convergent vers une autre lecture : les atteintes auto-immunes thyroïdiennes et digestives sont profondément interconnectées.
La thyroïde et l’estomac forment un axe fonctionnel, immunologique et métabolique souvent négligé, mais central dans des pathologies comme la thyroïdite de Hashimoto, la maladie de Basedow, la gastrite auto-immune et l’anémie de Biermer.
1. Deux organes riches en antigènes très spécifiques
La thyroïde et l’estomac ont un point commun important : ils expriment des protéines très spécialisées, fortement spécifiques d’organe (peu ou pas exprimées ailleurs) et faiblement redondantes. En d’autres termes, lorsqu’elles deviennent la cible du système immunitaire, l’organe dispose de peu de “solutions de secours” pour maintenir sa fonction.
Dans la thyroïde, on retrouve notamment :
- la thyroperoxydase (TPO)
- la thyroglobuline
- le symporteur sodium/iode (NIS)
- le récepteur de la TSH
Dans l’estomac, au niveau des cellules pariétales :
- la pompe H⁺/K⁺-ATPase
- le facteur intrinsèque
- la machinerie de sécrétion acide
Cette forte spécificité antigénique contribue à expliquer pourquoi la thyroïde et l’estomac sont des cibles fréquentes de l’auto-immunité.
2. Le syndrome auto-immun thyrogastrique
Le syndrome auto-immun thyrogastrique correspond à l’association :
- d’une maladie thyroïdienne auto-immune (Hashimoto ou Basedow)
- et d’une atteinte auto-immune de la muqueuse gastrique (gastrite auto-immune, anémie de Biermer)
Dans la gastrite auto-immune, des auto-anticorps peuvent cibler :
- le facteur intrinsèque
- la H⁺/K⁺-ATPase des cellules pariétales
Ces marqueurs ne sont pas systématiquement recherchés en pratique courante, ce qui contribue à un sous-diagnostic fréquent de l’atteinte gastrique, parfois pendant de nombreuses années.
La destruction progressive des cellules pariétales entraîne une hypochlorhydrie, puis une achlorhydrie, avec des conséquences digestives, nutritionnelles et immunitaires majeures.
Pourquoi la thyroïde est-elle si souvent touchée par l’auto-immunité ?
La thyroïde est l’un des organes les plus fréquemment impliqués dans l’auto-immunité. Plusieurs facteurs sont régulièrement discutés :
- une forte spécificité antigénique (TPO, thyroglobuline, récepteur TSH…), avec un impact fonctionnel direct en cas d’attaque immune
- une vascularisation importante, augmentant l’exposition aux cellules immunitaires circulantes
- un contexte local pouvant favoriser l’oxydation (la synthèse hormonale nécessite des réactions d’oxydation), ce qui peut modifier certains antigènes et accroître leur immunogénicité dans des contextes de stress oxydatif/inflammation
- des hypothèses de réactivités croisées (mimétisme moléculaire) avec certains agents infectieux chez des individus prédisposés
Ces facteurs ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer chaque situation individuelle, mais ils éclairent la vulnérabilité particulière de la thyroïde.
3. Hypochlorhydrie : une clé centrale souvent oubliée
L’acidité gastrique joue un rôle bien plus large que la simple digestion :
- dénaturation des protéines alimentaires
- activation de la pepsine
- barrière contre certains agents pathogènes ingérés
- régulation du microbiote gastrique et, indirectement, intestinal
- contribution à la libération et à la biodisponibilité de plusieurs micronutriments
En cas d’hypochlorhydrie, on observe fréquemment :
- digestion des protéines moins efficiente (avec inconfort post-prandial possible)
- fermentation / dysbiose favorisée chez certains profils
- inflammation de bas grade entretenue
- carences ou insuffisances multiples
Les nutriments le plus souvent discutés dans ce contexte (selon le terrain, l’alimentation, l’âge, l’usage d’anti-sécrétoires, etc.) incluent :
- fer (surtout non héminique)
- vitamine B12 (via la chaîne “libération alimentaire → facteur intrinsèque → absorption iléale”)
- calcium (surtout selon la forme : carbonate plus dépendant du milieu acide que citrate)
- vitamine C (concentrations gastriques diminuées en gastrite/atrophie, rôle antinitrosation discuté)
- magnésium (notamment en contexte d’anti-sécrétoires prolongés)
- zinc (données plus variables, à interpréter au cas par cas)
Certains nutriments sont directement dépendants de l’acidité gastrique (fer non héminique, vitamine B12), tandis que d’autres voient leur absorption indirectement altérée via la digestion, la dysbiose et la protéolyse incomplète.
4. Intestin, perméabilité et mimétisme moléculaire
Dans de nombreux cas, l’histoire auto-immune ne débute pas exclusivement dans la thyroïde ou l’estomac, mais s’inscrit dans une dynamique plus large où l’intestin peut jouer un rôle.
Une augmentation de la perméabilité intestinale peut faciliter le passage de fragments bactériens ou alimentaires dans la circulation. Le système immunitaire y répond, parfois de façon excessive chez des individus prédisposés.
Certaines protéines microbiennes peuvent présenter une ressemblance structurelle avec des protéines humaines : c’est le mimétisme moléculaire. Lorsque cette ressemblance concerne des protéines thyroïdiennes ou gastriques, l’hypothèse est qu’une réponse immune initialement dirigée contre un agent externe puisse, ensuite, se “déporter” vers des tissus de l’hôte.
5. Agents infectieux et dysbiose impliqués
Plusieurs agents ont été étudiés (associations, hypothèses mécanistiques, facteurs d’amplification possibles) :
- virus Epstein-Barr (EBV)
- Yersinia enterocolitica
- Helicobacter pylori
- cytomégalovirus (CMV)
- certaines entérobactéries, dont Klebsiella dans des contextes de dysbiose
Ces agents ne suffisent pas, à eux seuls, à induire une maladie auto-immune. Ils peuvent agir comme déclencheurs ou amplificateurs dans un terrain génétique, immunologique et environnemental donné. Par ailleurs, H. pylori peut coexister avec une gastrite atrophique/auto-immune : lorsqu’il est présent, les recommandations de référence soutiennent l’évaluation et l’éradication.
Terrain auto-immun familial et système HLA : ce que l’on sait
Lorsqu’on observe, au sein d’une même famille, plusieurs maladies auto-immunes différentes (thyroïdite, Biermer, lupus, pelade, etc.), il ne s’agit généralement pas de la transmission d’une maladie unique, mais d’un terrain immunogénétique commun.
Ce terrain implique notamment le système HLA (Human Leukocyte Antigen), dont le rôle est de présenter des antigènes au système immunitaire et de participer à la distinction “soi / non-soi”. Certaines variantes HLA sont associées à une susceptibilité accrue à l’auto-immunité, sans prédire à elles seules l’organe ciblé.
Selon le contexte (microbiote, infections, statut hormonal, événements de vie, grossesse, stress, chirurgie…), cette susceptibilité peut s’exprimer par :
- auto-immunité systémique (ex : lupus)
- auto-immunité ciblée (ex : pelade, thyroïdite, gastrite auto-immune)
- associations endocrino-digestives (thyroïde, estomac, parfois pancréas)
Le système HLA est un facteur de risque, pas une fatalité : l’expression clinique dépend aussi de facteurs modulables.
6. Pourquoi les femmes sont-elles plus touchées ?
Les maladies auto-immunes touchent majoritairement les femmes. Plusieurs mécanismes sont explorés :
- influence hormonale et immunomodulation (œstrogènes/progestérone)
- particularités du chromosome X (forte densité de gènes liés à l’immunité)
- microchimérisme fœtal (persistance de cellules fœtales chez certaines femmes après grossesse)
- hypothèses récentes autour de la biologie de l’inactivation du chromosome X (dont Xist) et de la formation de complexes potentiellement immunogènes chez certains profils
Ces mécanismes ne s’excluent pas : ils pourraient se combiner et contribuer à la prédominance féminine, notamment lors de périodes de transitions hormonales et immunitaires (grossesse, post-partum, périménopause).
7. Conséquences cliniques et nutritionnelles
Lorsque la thyroïde, l’estomac et l’intestin sont impliqués, on observe souvent :
- fatigue chronique
- troubles digestifs persistants
- anémie ou carences multiples
- troubles cognitifs ou de l’humeur
- réponse incomplète aux traitements substitutifs
Une approche strictement symptomatique ne permet pas toujours d’améliorer durablement la situation si les mécanismes “amont” ne sont pas explorés.
8. Ce que l’on peut faire concrètement (sans promesses)
Dans une approche de nutrition fonctionnelle, les axes de travail peuvent inclure :
- confirmer/actualiser l’évaluation : statut martial (ferritine, saturation transferrine), statut B12 (idéalement avec marqueurs fonctionnels comme homocystéine et/ou acide méthylmalonique), vitamine D, zinc, magnésium, etc.
- vitamine B12 : optimiser la stratégie selon le contexte (formes actives et voies adaptées ; suivi par biomarqueurs fonctionnels lorsque pertinent)
- carences : correction progressive et individualisée (fer, vitamine C, calcium selon forme, zinc, magnésium…), en cohérence avec la tolérance digestive
- acidité gastrique : discussion du soutien de la fonction gastrique quand c’est pertinent, avec prudence (contre-indications, contexte médical, symptômes, traitements, antécédents d’ulcère, etc.)
- digestion des protéines : travailler la tolérance, la qualité des apports, le fractionnement, et l’accompagnement enzymatique si indiqué
- microbiote / dysbiose : stratégie progressive, réévaluable, en tenant compte de la physiologie gastrique et de la tolérance
- inflammation de bas grade : priorité à l’hygiène de vie, à la qualité nutritionnelle, au sommeil et au rythme circadien
Ces stratégies s’inscrivent dans un cadre médical et nutritionnel coordonné, sans promesse de guérison, avec l’objectif de restaurer des fonctions physiologiques clés et d’améliorer la qualité de vie.
9. Conclusion
La thyroïde et l’estomac ne sont pas des organes isolés. Ils participent à un réseau fonctionnel où digestion, immunité, métabolisme et endocrinologie s’entrecroisent.
Comprendre ces interactions permet de sortir d’une vision fragmentée de l’auto-immunité et d’ouvrir la voie à une lecture plus cohérente, plus globale et plus respectueuse de la complexité du vivant.
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